Autoportrait - août 2018
Vous rêvez, vous ? Moi jamais. Je ne rêve jamais. Je cauchemarde. Ça oui. Voilà la réalité.
« Vous mentez !» avais-je hurlé. Il y a longtemps, loin d’ici, dans une petite ville soviétique sans importance, une femme m’avait répondu : « Eta pravda ». Je me souviens seulement du reflet calme de sa silhouette bougeant sur la surface en laiton d’un samovar ternis par les années. C’était comme observer déjà un souvenir. Ou un rêve. Pas de détails. Je l’écoutais sans la regarder. Je fixais le reflet de cette femme. À dire vrai, je l’entendais plus que je ne l’écoutais. Elle m’expliquait quelque chose. Quelque chose de grave s’était produit. J’avais huit ans. On m’expliquait ce qui allait advenir de moi. Me reviennent les poignets de cette dame, habillés d’extravagants bracelets. C’était presque les seuls objets colorés dans l’univers rural terne à l’intérieur duquel on parviendrait à nous faire grandir. Je me souviens des cliquetis qu’ils faisaient sur ses avant-bras trop minces.
Les cauchemars ont commencé peu après mon arrivée. C'était comme si je tombais. J'étais sous l'eau et je tombais, si lentement... Mais je chutais irrémédiablement. Et quand bien même je parvenais à agripper le bord d’un support indéfinissable mes doigts n’y restaient jamais éternellement. Dans le silence insoutenable de l’eau résonnait dans le lointain le cliquetis des bracelets. Ces terrifiantes plongées nocturnes, interminables, devinrent récurrentes.
Mon enfance s’était arrêtée là. Mon adolescence, encore loin, dormait. Plus un enfant mais pas encore un adolescent, j’étais dans un état transitoire pour lequel il n’existe aucun terme. Souhaitant le meilleur à mes songes je me disais souvent, sous les draps trop amidonnés de nos lits : « J’aimerais tellement rêver. Je rêverais RÊVER cette nuit. »
Ma mère me rappelait toujours qu'il y avait ce quelque chose de spécial sur mon visage. Je le découvris en même temps que je découvris les miroirs. Nous n'en avions pas à la maison. Ma première confrontation avec la fenêtre magique, comme je la nommais, se réalisa dans le hall de l'orphelinat. C’était un immense miroir moucheté, si grand qu’on pouvait s’y contempler sur toute sa hauteur. Je me voyais pour la première fois. C’était la triste photographie de ce que j’étais. Seul. Avec cette tâche de naissance violacée sous l’oeil. Les autres enfants trouvèrent rapidement un quolibet pour remplacer mon prénom. Jusqu’à ce que j’atteignisse la majorité, et même encore après lorsqu’il m’arrivait de croiser un ancien camarade, je m’appelais Piatno.
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