Je travaillais à ce moment-là dans la zone d'activité commerciale attenante au rond-point. J'avais déjà pu assister la veille, depuis mon lieu de travail, au début des tensions avec l'investissement du rond-point par les citoyens, aux feux de cagettes et de pneus, aux blocages de la circulation et aux déviations longues et chaotiques. Il y avait une tension palpable au soir du samedi de ce premier weekend de mobilisation.
Le lendemain, quand je suis allé photographier les lieux, les gens étaient relativement calmes et souriants. L'ambiance était bonne enfant. Ceux qui ont posé devant l'objectif ont spontanément gardé l'expression détendue qu'ils arboraient déjà. C'était un rassemblement communautaire, de partage d'idées et de soutien collectif. Certains avaient passé la nuit là. Il y avait des familles.
Comme on savait tous que ce qui se déroulait était important on m'a laissé évoluer parmi tout cela. J'ai pu totalement faire ce que je voulais. Une situation idéale pour n'importe quel photographe voulant rendre compte d'un événement : les gens vous tolèrent et ne finissent même plus par vous apercevoir.
peu de temps FUT Nécessaire pour documenter les lieux. J'ai shooté une pellicule de 36 poses en une heure, deux peut-être, c'est-à-dire que je prenais une photo toutes les deux à trois minutes environ. Cette cadence ne correspond en rien à ce que je fais d'ordinaire. Pour de l'argentique c'est rapide. J'ai pour habitude d'être très patient et méticuleux en contrôlant les cadrages et ce qui y rentre. Ici l'ambiance, couplée à l'odeur âcre et entêtante du caoutchouc en combustion. était si singulière.
On ressentait l'urgence des choses. M'a marqué la combinaison parfaite que je recherche habituellement : 1/ la lumière et 2/ la photogénie des faits proprement dits. Tout constituait un ballet parfaitement exécuté. Il fallait juste être à l'écoute, ressentir tout cela. C'était une récolte qui ne se reproduirait pas. Couplée aux nuages noirs et denses qui barraient les entrées du giratoire, la lumière de cette fin d'après-midi me fit un beau cadeau. Il était jubilatoire de ressentir de la beauté dans la violence visuelle du feu et de la fumée. Cette jouissance dans l'exercice de capture de la lumière — avec ce sens de la composition que je me plais à suivre plus généralement dans mon travail — s'additionna à la capture de quelque chose d'important, de non anodin, que je n'avais jamais vu auparavant. Pas le temps de réfléchir. Être seulement au service de ce qui se passait.
Comme tout mouvement social cela n'avait rien à voir avec ce à quoi j'étais habitué de photographier. Quand vous êtes seul et que vous découvrez gentiment une ville ou un village vous vous baladez, vous prenez le temps. Là tout se passait vite. Il fallait fonctionner au même rythme pour ne pas louper la conjonction de tel ou tel mouvement, telle ou telle action, telle ou telle lumière.
Il était inimaginable de se douter que le mouvement allait s'installer pendant des semaines et des semaines, que les weekends d'action seraient comptabilisés et que l'on parlerait de chaque nouveau weekend comme étant la nième mobilisation des Gilets Jaunes. Ce giratoire est un échantillon de ce qui s'est passé le Premier weekend en France. Chaque département, chaque ville a eu ses ronds-points investis d'une manière qui leur fut propre. On retiendra des français du douaisis qu'ils furent bien actifs.
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